2012 – Concert du vendredi soir : Quatuor EBENE

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Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)
Quatuor K.465 en do majeur dit Quatuor des dissonances
Composé en 1785
Allegro ; Andante cantabile ; Menuet ; Allegro (38’)

Le quatuor en do majeur K.465 est le dernier des six Quatuors à cordes que Mozart dédie à Haydn dans une lettre écrite en italien et publiée en tête du corpus : « […] c’est ainsi, homme célèbre et ami très cher, que je te présente mes six fils ; ils sont, il est vrai, le fruit d’un long et laborieux effort […] ».

Cet opus est connu sous le nom de Quatuor des Dissonances en raison du préambule méditatif qui précède l’Allegro initial, sorte de chaos ténébreux aux résonances maçonniques, dont la superpositions des quatre lignes chromatiques suscitent des rencontres improbables qui heurtèrent bon nombre d’oreilles contemporaines.

Le premier thème de l’Allegro émerge comme un rayon de soleil en do majeur, dans sa simplicité essentielle conquise, semble-t-il, au terme d’un long effort. Après un second groupe thématique exposant deux idées distinctes, l’écriture un rien sévère du développement apporte une ombre à la joie naïve de la première partie.

L’Andante cantabile est une forme sonate sans développement dont le second épisode, égrenant ses notes répétées à tous les instruments, touche au drame.

Allègre et tout en rebond, le Menuet en do majeur contraste avec le Trio en mineur, plus agité et tendu, instaurant un canon entre violoncelle et violon dans la deuxième partie.

Les deux thèmes de l’Allegro final, merveilleusement ciselés et gorgés d’énergie et de bonne humeur, convergent vers un troisième épisode, plus serein et d’une intériorité profonde, que Mozart fait advenir dans une lumière inattendue et bouleversante. La « révérence » finale, très enlevée, chasse toutes les nostalgies.

Piotr Ilyitch Tchaikovsky (1840-1893)
Quatuor à cordes n°1 op.11 en ré majeur
Composé en 1871
Moderato semplice ; Andante cantabile ; Scherzo. Allegro non tanto e con fuoco ; Finale. Allegro guisto.

Le quatuor n°1 inaugure la période de maturité de Tchaïkovski qui cherche à conjuguer, dans un langage personnel, l’héritage occidental et l’idiome russe. L’opus 11 est aussi le premier quatuor à cordes d’envergure de l’histoire musicale de la Russie.

Dans le premier mouvement, de forme sonate bi-thématique très classique, les quatre instruments exposent un premier thème jouant sur la découpe métrique singulière de la mesure ternaire.

Le second thème, finement contrepointé, puise à la source populaire sa ligne chaleureuse et cantabile.

L’Andante, célèbre en raison des nombreuses transcriptions dont il a fait l’objet, exploite une mélodie du folklore ukrainien : Vania était assis sur le divan. Dans son journal, Tchaïkovski raconte que Tolstoï fondit en larmes en l’entendant au concert. Simple autant que délicate dans son harmonisation, la première idée s’inscrit, con sordino, dans une courte forme en arche. Le second épisode, évoluant sur l’ostinato rythmique du violoncelle, fait davantage vibrer « la corde sensible » ; les deux thèmes seront repris dans un environnement contrapuntique plus élaboré.

Le Scherzo est le lieu des jeux rythmiques et métriques ; tout en énergie et en rebond, il est hérissé d’accents qui en bousculent la mesure. Le Trio, quant à lui, s’inscrit sur le « bourdon » du violoncelle et joue sur l’ambigüité ternaire/binaire des lignes qui se superposent. Le Finale combine la forme sonate et le Rondo dont le refrain populaire résonne bientôt dans le registre aigu et lumineux du violon.

Sur l’incipit rythmique du thème (brève-brève-longue), Tchaïkovski développe une écriture très incisive et virtuose circulant en relai dans les différents pupitres du quatuor.

Une Coda,con fuoco, termine l’œuvre dans un tourbillon de double croches.

Franz Schubert (1797-1828)
Quintette à 2 violoncelles en do majeur
Composé en 1828
Allegro non troppo ; Adagio ; Scherzo (Presto) et Trio (Andante sostenuto) ; Allegretto (47’)

La disparition de Beethoven en 1827 peut peut-être expliquer le sursaut de créativité que connait Schubert dans la dernière année de son existence. Sans « la présence critique » de celui qu’il admirait tant, il parvient enfin à concevoir la symphonie (« la grande » en ut majeur) qu’il juge digne d’être mesurée à l’aune de celles de son aîné. Il se lance également dans une aventure nouvelle, celle de son unique Quintette à cordes, toujours en ut majeur et dont la présence des deux violoncelles tirent l’ensemble vers le registre grave tout en enrichissant la palette du coloriste.

Le premier mouvement, le plus vaste de tous, fait éclore un univers éminemment dramatique. La cellule rythmique (brève-longue), qui sourd des premières mesures de la partition, donne naissance à un thème d’une singulière énergie propulsée par les cordes aigües. Mais la détente intervient assez rapidement, avec l’intervention des deux violoncelles en doublure de tierces, dans une couleur inattendue et un second thème d’un charme irrésistiblement viennois. Le développement se nourrit de ce riche matériau sous les éclairages harmoniques les plus surprenants, avant une réexposition dans les règles.

L’Adagio, sublime, est le lieu de l’introspection où le temps s’abolit, laissant planer dans une sorte d’apesanteur, la phrase ajourée et à fleur d’émotion du premier violon. L’épisode central, plus agité et inquiet, rappelle, par son écriture, les sursauts tragiques du Quatuor de La jeune fille et de la mort. La reprise de la phrase initiale, moins sereine qu’au début, en conserve le souvenir.

Le Scherzo, champêtre et presque sauvage, est de facture beethovénienne ; les cinq instruments souvent solidaires y font entendre des sonneries de cuivres jouées dans une énergie galvanisante.

Le Triocentral modifie radicalement le paysage sonore ; c’est au contraire un chant douloureux, au rythme funèbre et aux allures dépressives. L’Allegretto final est au beau fixe, avec ses thèmes dansants, mâtinés de rythmes à la hongroise et d’accents viennois.

Unecoda, piu allegro, propulse la première idée dans des déploiements virtuoses.

Michèle TOSI