2012 – Concert du samedi soir : Diego Tosi, Jay Gottlieb, Jérôme Comte, Lola Torrente, Dominique Loubet, Timothé Tosi

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Wolfgang Amadeus Mozart  (1756-1791) Quintette avec clarinette en la majeur K581 Composé en 1789 Allegro ; Larghetto ; Menuet ; Allegretto con variazioni 35’

C’est pour la clarinette au timbre moelleux et velouté d’Anton Staedler, son frère en maçonnerie, que Mozart écrit le quintette K581, premier exemple d’une formation encore inédite que Mozart porte d’emblée à la perfection. L’instrument de Staedler possédait une tessiture plus étendue vers le grave que la clarinette en la actuelle. La version du quintette, comme celle du concerto pour clarinette d’ailleurs, est donc une transcription pour la clarinette en la, datant des premières années du XIXème siècle. Si Mozart s’ingénie, dans le quintette, à mettre en valeur le timbre de la clarinette, il préserve cependant l’autonomie de chacune des parties dans un esprit concertant souverainement maîtrisé. Le musicologue Einstein note que le jeu de la clarinette et des cordes est si fraternel que la technique même participe de la spiritualité maçonnique.

Elaboré au sein de la forme sonate exposant deux groupes thématiques, le premier mouvement Allegro,qui débute presque religieusement, évolue dans l’animation progressive de toutes les parties du quintette, jusqu’au coeur du développement où l’écriture des cordes en relai et de la clarinette ouvre et referme l’espace dans un mouvement saisissant. Dans une belle forme en arche, le Larghetto laisse s’épanouir le chant de la clarinette sur l’accompagnement chaleureux des cordes puis favorise le dialogue de cette même clarinette avec le violon solo, dans des échanges d’une tension expressive soutenue jusqu’au retour du thème originel.

Le Menuet en la majeur inclut étrangement deux trios ; le premier, en mineur, se joue sans la clarinette ; celle-ci revient dans le second trio en majeur, pour exposer un thème très dansant qui anticipe le finale. C’est un Allegretto avec variations qui termine le quintette. Son thème de 16 mesures n’est pas sans rappeler celui de l’Allegro initial. Au terme de la quatrième variation, et juste avant l’éclatante page finale, Mozart fait une parenthèse, unAdagio, où il puise la quintessence expressive du thème que se partagent le premier violon et la clarinette.

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Olivier Messiaen (1906-1992) Quatuor pour la fin du temps pour clarinette, violon, violoncelle et piano (Crée le 15 janvier 1941 au Stalag VIII A à Görlitz) Liturgie de cristal ; L’Ange qui annonce la fin du temps ; L’Abîme des oiseaux ; Intermède ; Louange à l’Eternité de Jésus ; Danse de la fureur pour les sept trompettes ; Fouillis d’arcs en ciel ; Louange à l’Immortalité de Jésus. 48’

Par sa formation atypique et les circonstances de sa création, le Quatuor pour la fin du temps d’Olivier Messiaen est une oeuvre mythique dans l’histoire musicale du second XXème siècle. Messiaen le compose alors qu’il est prisonnier de guerre dans le camp de Görlitz en Silésie où il avait retrouvé trois camarades instrumentistes, Jean Le Boulaire (violon), Henri Akoka (clarinette) et Etienne Pasquier (violoncelle). Bénéficiant du statut privilégié accordé aux musiciens (et ceci même dans les camps de concentration !), Messiaen avait écrit d’abord, à titre d’essai, un petit morceau sans piano (ce sera l’Intermède) ;  puis il compose la Danse de la fureur pour les sept trompettes, sixième mouvement d’un quatuor qui en comportera huit, sachant que les deux Louanges, respectivement pour violoncelle solo et violon solo ( cinquième et huitième mouvements) sont des transcriptions d’œuvres antérieures restituées de mémoire par le compositeur.

Laissons Olivier Messiaen s’exprimer sur la conception globale de son Quatuor qu’il fait précéder d’une citation de l’Apocalypse, et dont le langage musical, rappelle-t-il, est essentiellement  « immatériel, spirituel, catholique ». « Ce Quatuor comporte 8 mouvements. Pourquoi ? 7 est le nombre parfait, la création de 6 jours sanctifiés par le sabbat divin ; le 7 de ce repos se prolonge dans l’éternité et devient le 8 de la lumière indéfectible, de l’inaltérable paix ».

Les huit morceaux du Quatuor ont été amplement commentés par Messiaen lui-même, dans le langage poétique autant que coloré qui lui est personnel ; le musicologue Harry Halbreich le redonne in extenso dans son ouvrage essentiel sur le maître publié aux éditions Fayard. Nous nous contenterons ici de donner quelques clés d’écoute pour chacun des mouvements.

Dans Liturgie de cristal, Messiaen superpose quatre trames sonores d’une totale autonomie rythmique. Violon et clarinette doivent chanter « comme un oiseau » (Messiaen ne précise pas encore lequel) ; le violoncelle inscrit son cerne lumineux dans l’espace. Le piano répète à l’envi une mélodie d’accords « en poudroiement harmonieux ».

Débutée et conclue à 4, la Vocalise, pour l’Ange qui annonce la fin du Temps associe la ligne épurée des violons et violoncelle totalement solidaires au carillon lointain des accords du piano déferlant en cascades.

L’Abîme des oiseaux  est une page que Messiaen avait écrite pour Henri Akoka avant leurs retrouvailles à Görlitz. C’est un triptyque qui oppose le temps très long de l’Abîme, exprimé par un immense son tenu en crescendo, à l’univers ensoleillé et rythmique de l’oiseau (presque vif, gai et capricieux), vraisemblablement celui du Merle noir.

Intermède est un scherzo très enlevé (A B A’) sans piano, amorçant la thématique du sixième mouvement et fermement ancré sur la tonique Mi. Louange à l’Eternité de Jésus provient de la Fête des belles eaux écrite en 1939 pour sextuor d’ondes Martenot. Dans un temps infiniment lent et extatique, le violoncelle déploie majestueusement son immense phrase aux couleurs modales sur l’inaltérable pulsation harmonique du piano en double croches.

Seule allusion à l’aspect cataclysmique de l’Apocalypse, Danse de la Fureur, pour les sept trompettes convoque les quatre instruments à l’unisson qui fusionnent en un timbre inouï. Messiaen y exerce toutes les singularités de son écriture rythmique (valeurs ajoutées, mètres grecs, rythmes non-rétrogradables) pour conduire cette « musique de pierre, formidable granit sonore » qui s’articule en cinq sections et une coda.

Fouillis d’arcs-en-ciel, pour l’Ange qui annonce la fin du temps fait écho aux visions colorés du compositeur synesthète, évoquant ici des accords violet-rouge, bleu-orange, or et vert… C’est la pièce la plus élaborée du Quatuor, construite sur deux thèmes et leurs variations respectives. L’œuvre s’achève sur la seconde Louange, à l’immortalité de Jésus, sublime phrase ascensionnelle du violon vers « cette paix ensoleillée du divin Amour » que le piano soutient à mesure, pulsant ses accords du même geste immuable et attendri.

Michèle TOSI